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De quel bilinguisme parle-t-on ?

Posted by on 14 août 2012

En sortant de l’hôtel à Prague avec nos deux plus jeunes filles, nous rencontrons un néerlandais espérantophone. Il avait besoin d’aide avec tous ses bagages, nous avions besoin d’aide pour comprendre où descendre et prendre le métro. Une rencontre providentielle par laquelle nous avons gagné un plan de métro, très utile pour gagner du temps.

Dans le tram, il demande en quelle langue parler à nos enfants. Cette question me semblait inutile, tant il est pour moi évident que nos enfants parlent notre deuxième langue familiale et sont bilingues précoces. La réponse en espéranto est très simple, car il existe un terme pour désigner un locuteur qui parle espéranto depuis son plus jeune age : il s’agit d’un denaskulo.

ulo est un suffixe signifiant individu, naski est le verbe enfanter, de est un préfixe ayant le même sens qu’en français.

Grandir en deux langues

Un denaskulo est un locuteur qui grandit avec la langue durant son enfance. Si deux langues sont en présence, ce qui est toujours le cas pour l’espéranto, il s’agit donc d’un locuteur bilingue. Dans ce blog, c’est la définition que j’utilise quand je parle de bilinguisme précoce. Nos filles sont des denaskuloj, elles grandissent en deux langues et sont donc bilingues même si, dans le tram, la plus âgée avait quand même un peu de mal à s’adapter à l’accent néerlandais de notre interlocuteur. A 10 ans, son expérience linguistique est encore limitée et en développement. Il serait tentant de mettre sur le compte du bilinguisme le fait qu’elle ne comprend pas tout ce que disent tous les interlocuteurs qu’elle rencontre. Après tout, ne vous arrive-t-il pas de rencontrer des adultes que vous ne comprenez pas, même dans votre langue maternelle ?

Ne pas comparer à un monolingue

Certaines définitions parlent de bilinguisme quand le locuteur a une maîtrise similaire à celle d’un locuteur natif dans les deux langues. Je ne privilégie pas cette définition car elle prend en compte le niveau dans la langue, qui varie selon l’age de l’enfant et le niveau d’éducation chez les adultes. Je ne la trouve pas très pratique car elle nécessite la prise en compte de capacités de références qui varient selon l’age et dont les marqueur varient selon les langues. Le français est extrêmement complexes dans les temps passés alors que certaines langues n’ont qu’un seul temps. Comment ne pas se perdre en comparant les habilités de l’enfant dans les deux langues ? Dans mon cas, je devrais trouver un locuteur monolingue pour vérifier si ma fille est bilingue. Ces individus n’ont jamais existé pour l’espéranto ou ont disparus pour certaines langues minoritaires, pour lesquelles ne subsiste qu’une pratique par des locuteurs bilingues. Cette définition est intéressante pour définir le but du développement du bilinguisme mais elle est gênante durant le processus de développement.

Dans la ville de Prague, la population parle tchèque. Je parle quelques mots de tchèque. Suis-je bilingue pour autant ?

Image du pont Charles à Prague

Prague : Le pont Charles

Selon certaines définitions anciennes, il suffit de connaître quelques mots dans une langue seconde pour être qualifié de bilingue. Une fois de plus, la définition fait référence au niveau du locuteur dans la langue mais elle a, en plus, le désavantage de concerner à peu près tout le monde sur cette planète.

D’autres auteurs ont proposé de qualifier de bilingue tout locuteur capable de produire des phrases sensées dans une langue seconde. Si l’on considère les capacités langagières, où mettre la limite ? Certains auteurs ont alors proposé de considérer le bilinguisme comme l’utilisation alternée de deux ou plusieurs langues. Quand je suis en public avec mes enfants, on me demande souvent quelle langue je parle, voire d’une manière plus subtile, d’où je viens. La réponse attendue est évidemment de quel pays, Italie, Espagne ou Portugal ou pays slave, tout dépend de la culture linguistique de mon interlocuteur qui croît avoir reconnu tel ou tel son. Pour tenir cette conversation avec eux tout en interagissant avec mes enfants, je passe d’une langue à l’autre. Au titre de cette définition, je suis bilingue.

Ce n’est pas le sens que les professionnels du recrutement entendent. Le mot « bilingue » est parfois utilisé pour définir le niveau d’une personne dans une langue seconde. Vous trouvez des recruteurs et des CV mentionnant l’expression « bilingue anglais ». La personne souhaite indiquer qu’elle parle couramment la langue avec des compétences proches de celles d’un natif. C’est une approche qui peut se défendre mais elle conduit à un raisonnement binaire. Soit vous parlez très très bien, soit vous tombez dans la catégorie des autres. C’est un peu restrictif et totalement inadapté pour mesurer la progression au cours de l’apprentissage. Qui définirait son niveau au tennis avec d’un côté débutant et de l’autre vainqueur de Roland Garros ?

Pour les spécialistes des langues, professeurs, créateurs d’examen et jurys, cette utilisation du mot « bilingue » est dépassée et a été remplacée par les niveaux du cadre européen de référence pour les langues que le Conseil de l’Europe a publié. L’expression actuelle correspondant à cet ancien sens de « bilingue » est le niveau C2. Je donnerai bientôt plus de détails sur le cadre européen issus de mon expérience comme membre de jury d’examen car je suis accrédité par l’institut hongrois ITK pour faire passer ces examens.

Une société ou un pays où deux populations de monolingues cohabitent est parfois qualifiée de bilingue, même si la majorité des locuteurs n’est pas forcément bilingue. J’aborderai parfois cette notion de société bilingue dans le blog selon les personnes que je rencontre, mais pour moi, un bilingue est une personne qui n’a pas la même langue maternelle que la langue paternelle. Pour éviter les confusions, on utilise le terme de diglossie pour qualifier un territoire où coexistent deux langues, voire deux formes de langues, comme les dialectes en Allemagne et le haut-allemand (Hochdeutsch). J’emploierai peu le terme diglossie, car il est inconnu des profanes, pour utiliser l’expression pays bilingue ou territoire bilingue.
Quand je parle d’un bilingue ou d’un trilingue dans ce blog, il s’agit d’un bilingue ou trilingue précoce. La personne a grandit en deux ou trois langues, même si elle peut s’exprimer également dans d’autres langues apprises par la suite. Ces langues apprises sont souvent qualifiées de langue seconde par les linguistes par opposition à la langue première. J’ai des amis spécialistes de l’enseignement de la langue seconde qui insistent pour expliquer que leurs enfants bilingues disposent de deux langues premières. C’est vrai, mais comment qualifier leur seconde langue maternelle qui est moins forte que la première ?
J’ai choisi d’adopter la terminologie utilisée par Jean Petit dans son ouvrage L’immersion, une révolution pour parler de langue 1 (L1), langue 2 (L2), langue 3 (L3). Pour un monolingue, la L2 est une langue seconde. Pour un bilingue, la L2 est une langue première tandis que la L3 est une langue seconde. Tout le monde suit ? Au besoin, je précise dans mes textes apprentissage précoce ou tardif.

Ces distinctions théoriques sont importantes pour les parents durant deux décennies, jusqu’à ce que leurs enfants assument eux-mêmes leurs choix, mais par la suite, seul importe le niveau atteint dans les langues en fonction des besoins des locuteurs.

Atteindre le niveau adapté à ses besoins

Mes filles ont pour L1 le français, pour L2 l’espéranto et pour L3 l’allemand. L’allemand est une langue seconde pour elles mais je pense que le niveau dont elles auront besoin en L3 est plus élevé que celui requis dans leur L2. Leur L2 est une langue de socialisation, de voyage, de découverte, de jeu avec leur amis. Peu importe si elles n’étudient pas les classiques en L2 ou si elles écrivent en faisant des erreurs d’orthographe. La L3 est une grande langue de culture et est parlée par 100 millions d’européens. Immanquablement, leur L4 sera l’anglais du fait de son statut actuel. Par la suite, elles feront ce qui leur plait ou ce dont elles ont besoins.
Les différences de statut social conduisent forcément l’adolescent à réorganiser ses langues selon ses besoins communicationnels, mais le bilinguisme précoce a préparé la voie à l’acquisition des langues secondes.

Pour les professionnels des langues, la notion de langue paternelle et les niveaux du cadre européen ne suffisent plus. Pour un interprète de conférence qui écoute une langue d’une oreille et redonne le même discours en même temps en contrôlant par l’autre oreille, la langue parlée n’est plus seulement une langue maitrisée au même niveau qu’un locuteur natif. Ces exigences sont au delà de la normale. La plupart des individus sont incapables de prononcer la moindre phrase cohérente dans leur langue maternelle si on leur fait écouter un discours dans une autre langue. Comment parler de langue maternelle dans le cas des individus bilingues précoces qui s’intéressent à ces pratiques professionnelles ?

Les interprètes parlent de « langue A » pour parler de langue maternelle. Il s’agit de la langue cible, vers laquelle l’interprète redonne le discours qu’il entend dans une autre langue source. C’est également une langue dans laquelle l’interprète maitrise tous les registres, qu’ils soient familiers, courant ou soutenus. Ils nomment « langue C » les langues qui ne servent que de langue source. Une combinaison courante est par exemple ACCC. Une langue maternelle et trois langues de travail source. L’interprète écoute une langue C et parle dans sa langue A. Parfois, l’interprète est suffisamment fort dans une autre langue au point de pouvoir écouter sa langue A et interpréter vers cette langue de travail dans un discours qui pourrait être celui d’un locuteur natif. On nomme alors cette langue active la langue B.

Image d'un interprète en consécutive

Interprétation consécutive vers la langue B

La réalité des marchés actuels rend difficile une carrière sans l’anglais en B pour les non-anglophones. On trouve de plus en plus d’interprètes présentant la combinaison ABC. Ils entrent en concurrence avec les ACC car une même personne peut travailler dans les deux sens, avec la disparition de la personne complémentaire qui ne travaille pas, et une réduction des coûts de 50 %. La concurrence est donc féroce pour faire accepter son retour vers l’anglais comme une langue B !

Lorsqu’un individu se déclare bilingue face à un jury d’interprète, il est très souvent requalifié en AB voire AC. Cette dernière mention correspond peu ou prou à la remarque « arrêtez de rêver quand à votre niveau d’anglais ! ». Les double A sont très rares. Dans ce contexte, ce sont les pairs qui jugent du niveau atteint et non pas les circonstances de naissance. Un enfant qui grandit en milieu bilingue peu éduqué, dans un territoire bilingue où les exigences sont faibles et les interférences entre les langues développées, peut tout à fait se retrouver avec un jugement très gênant. Une combinaison BB, comme s’il n’y avait pas de langue maternelle ! Cela signifie que les interprètes présent sur le marché estiment que cet individu produit des discours d’un bon niveau mais, dans chaque langue, il manque des éléments culturels, il manque une connaissance profonde des mentalités voire d’authenticité. Comme s’il s’agissait de deux langues secondes ! Il va de soi qu’un tel individu parle couramment (Niveau C2) les deux langues en question et sera tout à fait capable de tirer profit de ses capacités linguistiques dans de nombreux autres domaines moins pointus.

Voilà, nous avons fait le tour des définitions du bilinguisme. En conclusion, dans ce blog, je parle de bilingue ou trilingue dans le sens « grandir en deux ou trois langues » de manière précoce. Je vous ferai également rencontrer des familles ou des individus où l’on grandit en trois ou quatre langues, dans des combinaisons parfois surprenantes et même pour certains, en ayant changé de langue maternelle au cours de leur existence.

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9 Responses to De quel bilinguisme parle-t-on ?

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