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Changer de langue maternelle ?

Posted by on 16 mars 2013

Le tour du monde des bilingues fait escale aujourd’hui en Roumanie avec l’interview de Lydia, qui est bilingue français-roumain. Vous allez découvrir une histoire un peu étonnante de changement de langue maternelle du fait de la deuxième guerre mondiale, puis de perte de la langue maternelle et enfin de redécouverte. Ne manquez pas l’explication de ce qui lui a permis de regagner la fluidité en roumain.

Voici une transcription in extenso du dialogue.

Cyrille, le praticien du bilinguisme : Bonjour Lydie, merci d’avoir accepté cette interview. Est-ce que tu peux nous dire quelle est ta langue maternelle ?

Lydia : Je ne sais pas laquelle est maternelle parce que j’ai appris deux langues en même temps. Alors, maternelle par rapport à mes grands parents, ça serait le roumain, mais mes parents ont été français déjà quand je suis née et on m’ parlé les deux langues, dès le début .

Cyrille, le praticien du bilinguisme :Tu as grandi avec les deux langues ?

Lydia : En tout cas, jusqu’à six ans et demi, mes parents me parlaient français, ma grand-mère me parlait roumain, quelques autres personnes me parlaient français mais la plupart, autour de moi, me parlaient roumain.

Cyrille, le praticien du bilinguisme : Et jusqu’à six ans et demi, tu vivais en Roumanie ?…

Lydia :…jusqu’à six ans et demi je vivais en Roumanie, à Bucarest. Et j’ai vécu entre les deux langues et ma mère m’a raconté une fois que, quand j’étais prête à parler, on guettait quel est le mot que je dirais d’abord. Comme je voulais boire, j’ai dit eau, c’était plus facile qu’en roumain (rire), je suppose. J’ai dit eau et j’ai montré la bouteille. Alors, ils ont compris que je voulais de l’eau (rire). Mais donc je parlais…ma grand’mère habitait avec nous plusieurs années. Je parlais avec elle et avec les autres personnes. Je me souviens pas que ça m’ait fait problème mais les quelques enfants avec qui j’ai pu jouer,c’est pareil, je parlais avec eux en roumain et avec mes parents en français.

Cyrille, le praticien du bilinguisme : Et tes parents étaient des français en roumanie ou c’était des roumains francisés?

Lydia : …oui, c’était un peu compliqué. Ils étaient d’origine roumaine mais mon père se trouvait par le hasard de la vie à travailler en territoire français et tout jeune, il a même participé à la fin de la guerre 14-18 dans les tranchées à Verdun. Et du coup, la France l’a fait français d’office en 19. Il est revenu en Roumanie, il s’est mariée, sa femme est devenue française par mariage. Mon frère est né après et moi 10 ans après et on est né français en Roumanie.

Cyrille, le praticien du bilinguisme : Ah, oui…

Lydia : Et nos papiers d’origine sont au Consulat français de Bucarest. J’ai pu le voir, un peu par hasard. J’ai pu voir le grand registre où on est inscrit.

Cyrille, le praticien du bilinguisme : Et donc tu as grandi dans les deux langues ?

Lydia : J’ai grandi dans les deux langues sauf que, quand j’ai eu six ans et demi, comme la guerre commençait, l’ambassade a dit vous ne pouvez pas rester ici, vous êtes français. Vous rentrez en France, et là, bon, ma première institutrice, j’ai fait deux mois de maternelle, en avril et mai 40, elle a passé beaucoup d’énergie à me faire perdre mon r, le r roulé à la Elvire Popesco pour que je parle mieux français mais je le parlais très correctement et même trop correctement, si je peux dire, parce que les premières années, avant que j’aie la notion de ce qu’est un niveau de langue, je ne comprenais pas pourquoi j’avais de très bonnes notes et j’étais une très bonne élève à l’école, et que je ne comprenais pas la moitié de ce que disaient les autres enfants, qui parlaient un français populaire.

Cyrille, le praticien du bilinguisme : Chez toi, tu parlais un français littéraire ?

Lydia : Oui, voilà…

Lydia : Et au bout de six mois, j’étais première en français et puis les autres disaient t’as de la chance (rire) et puis moi, je ne comprenais pas pourquoi les autres parlaient une langue que je ne comprends pas bien, quoi ! Parce qu’il y avait plein de mots d’argots dedans, enfin c’est populaire, quoi ! Quand on regarde de près, ça fait deux langues aussi.

Cyrille, le praticien du bilinguisme :…ce n’est pas la même langue…

Lydia :…ce n’est pas la même langue…

Cyrille, le praticien du bilinguisme :…tu parlais comme un livre… .

Lydia :…voilà ! Alors, au point de vue scolaire, au contraire, c’était très bien. J’avais de très bon résultat mais parfois j’étais vraiment désarçonnée parce que j’avais du mal à comprendre les enfants, pas tout mais une partie de ce qu’ils disaient.

Cyrille, le praticien du bilinguisme : Et tes parents arrivés en France durant la guerre, ils ont continué à parler roumain ou pas?

Lydia : …et justement ils n’ont pas continué pour la bonne raison qu’étant Juif, on devait déjà se faire remarquer le moins possible, autant que possible inaperçus, donc ils ont décidé de ne plus parler roumain à la maison pour que on n’entende pas encore tiens qui c’est celui-là, et on se méfie encore parce qu’on parle autre chose. Donc, on a complètement cessé de parler roumain à la maison et c’est seulement quand la guerre a été finie, qu’il est venu occasionnellement en France, un roumain pour une réunion à Paris ou des choses comme ça, et que je n’ai rien entendu la langue mais pendant plus de cinq ans, je n’ai pas du tout entendu parler roumain. Et quand je l’ai réentendu, oh là là, ça me revenait un peu mais très très peu.

Cyrille, le praticien du bilinguisme : Tu avais quel âge à ce moment là ?…

Lydia : …à ce moment-là, j’avais 11-12 ans, oui. Et après, je suis retournée en Roumanie, j’avais 18 ans la première fois. Il y a bien une rencontre de jeunes où j’ai pu aller, et j’arrivais à comprendre comme ça par-ci par-là quelques mots mais je n’avais pas beaucoup de souvenirs. Et je suis revenue ensuite même en famille, en arrivant, je ne comprenais rien, mais au bout de quelques jours, il y a des souvenirs qui revenaient. Je comprenais des expressions, des phrases comme ça mais pas tout, par petit bout, par tronçon. Mais j’aimais bien, je me rappelle que chaque fois que j’arrivais, que je commençais entendre parler roumain après la frontière, j’avais une joie intérieure et quelque chose de familier qui me revenait…

Cyrille, le praticien du bilinguisme : …c’est la langue de ta mère …

Lydia : …eh oui, et quand j’ai commencé à venir, j’ai même pris ma retraite un peu plus tôt quand Ceausescu est tombé pour pouvoir venir faire une action en Roumanie. J’avais toujours été bénévole en France, et j’ai vraiment eu envie de me rendre utile en Roumanie. Et je me suis dit tout de suite : il faut que je reparle, il faut que je reparle, je ne veux pas parler qu’avec ceux qui savent le français. Il y en avait pas mal encore, il y en a encore. Mais quand même ce n’était pas la majorité. D’ailleurs, beaucoup de Roumains comprennent un peu le français, c’est quand même une langue latine, ils comprennent beaucoup mieux l’italien. Entre Roumains et Italiens, ils se comprennent très vite. Il y a aussi l’accent qui fait la prononciation, et moi je me suis mise à leur…ça a été un assez long début. Et j’avais une réunion à l’ambassade, il y avait des réunions amicales au consulat roumain de Paris ou à l’ambassade. On m’avait donné des disques, une méthode avec des disques. Alors j’ai essayé avec ça puis après j’ai acheté des bouquins pour les enfants, des bouquins scolaires de niveau école primaire pour que ça commence au début (rire). Et j’ai fait un assez gros effort, c’est que dès le début, je venais quatre fois par an mais je restais quand même pas très longtemps. Je venais avec Les Pharmaciens Sans Frontière au début. Donc on ne restait pas plus de 15 jours.

Cyrille, le praticien du bilinguisme : C’était quand, en 93 ?

Lydia : Euh 91, 92, 93, oui. C’est quand la période, du début, je commençais à venir en 91. Euh oui… septembre 91.

Cyrille, le praticien du bilinguisme : …tu n’avais pas…

Lydia :…non 90. septembre 90 et j’étais là au premier Noël de 90 du changement et les gens tout heureux d’avoir le droit de fêter Noël, parce que sous la dictature de Ceausescu, il ne fallait plus parler de Noël…

Cyrille, le praticien du bilinguisme : Donc tu n’as pas parlé roumain de 1950 à 1990.

Lydia : Voilà. Et j’ai réessayé en 90 mais c’était dur, enfin, alors qu’avec mes bouquins, alors je faisais quelques phrases mais pas de conversation tenue, quoi, j’arrivais …souvent je préparais un peu avant quand j’avais à rencontrer des gens, je préparais ma conversation et puis ça a pris presque deux ans ce système là, avec des séjours quand même, quatre séjours par an mais assez court. Après j’ai commencé à venir aussi un peu plus et puis à un moment donné, j’ai senti que quelque chose se passait. Je m’étais intéressé à la question, j’avais lu que le cerveau engramme. Des choses qui peuvent revenir. Et en effet, j’ai vraiment eu l’impression que des chevaux qui se déroulaient et tout d’un coup, j’ai dit tiens, j’ai réussi à faire trois phrases d’un coup sans erreur, enfin presque. Et puis après j’ai dit tiens j’ai réussi à parler cinq minutes. Mais vraiment, là c’était de la surprise parce que j’avais préparé comme avant pour faire péniblement trois phrases et puis hop, hop, ça commençait à venir. C’est vers la troisième année d’effort là que j’ai commencé à me débrouiller puis je continuais à essayer après ce que je faisais quand j’entendais des mots qui revenaient, qui avaient l’air important, que je ne comprenais pas. Je les notais et puis je regardais le dictionnaire. Et puis je les faisaient entrer dans mon vocabulaire, parce qu’il y a des mots comme ça que j’entendais souvent. Et alors il faut se méfier des faux amis aussi. .

Cyrille, le praticien du bilinguisme : C’est le problème des langues qui sont proches…

Lydia : ..il y a les faux amis, et puis aussi des mots qui ont deux sens, qui ont un sens qui est proche du français et un autre sens qui ne l’est pas, qui est différent. Ca peut faire faire des sacré contresens. Je suis en train de chercher un exemple : supporate. J’ai mis un moment à me rendre compte qu’il avait deux sens en roumain, parce que évidemment j’ai piqué le sens qui ressemblait au français. Supporate, c’est contrarier, fâcher. Et donc ce n’était pas le même mot, ce n’étais pas la même racine mais l’idée. Donc j’ai cru que il voulait toujours dire ça. Et en fait, on l’emploie aussi dans la notion de contrarier, contrarier mais sans être fâché alors qu’en français, quand on dit je suis fâché avec quelqu’un, et c’est le vieux français disait ça : vous m’en voyez fâché.

Cyrille, le praticien du bilinguisme :…oui… .

Lydia :…en vieux français…Et en roumain, il y a les deux notions. Comme vous m’en voyez fâchée, donc contrariée et je suis fâchée contre quelqu’un, avec le même mot. Alors quelquefois en revenant au vieux français, on arrive à comprendre (rire)

Cyrille, le praticien du bilinguisme : donc c’est un peu comme si tu avais appris deux fois ta langue.maternelle..

Lydia :…oui…

Cyrille, le praticien du bilinguisme :…une fois inconsciemment et une fois consciemment…

Lydia :…oui…Oui, oui, je l’ai réapprise et à un moment donné, eh bon, beaucoup de Roumains me disent mais qu’est-ce que tu parles bien mais je fais quand même des fautes, oui mais tu parles vraiment bien mais mieux que certains roumains de certaines campagnes et je pense que quand même, il y avait une base.

Cyrille, le praticien du bilinguisme : Oui, elle n’est jamais partie… .

Lydia :…elle n’est jamais partie, et j’ai une joie de parler roumain, je suis contente de parler roumain. Et ce n’est pas aussi un drôle de phénomène assez curieux parce que, en fait, le roumain que j’entendais surtout les premières années après le changement de régime, les gens parlaient encore assez doucement, ils n’osaient pas encore vraiment s’exprimer. Et puis une fois j’étais dans les rues de la capitale à Bucarest, et puis c’était déjà autrement et j’ai eu une espèce presque d’un étourdissement, en plein centre, j’ai dit mais il m’arrive quelque chose, qu’est-ce qui se passe ? Alors je me suis mise tranquille dans un coin, de me concentrer, de respirer, sur ce qui m’est arrivé ? Et en fait, comme les gens commençaient à parler fort, dans la rue, à ne plus avoir peur, j’ai retrouvé, j’ai senti , j’ai vraiment été sûre, j’avais retrouvé, comment dire, le souvenir auditif des voix de mon enfance.

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